lundi 22 mai 2017

Djibouti...

... de jour :

La capitainerie de Djibouti, 8h00. Le soleil est déjà haut et mordille chaque morceau de peau qui lui est exposé. Le chouffe s’affaire pour nous trouver une place de parking. Il espère bien sa piécette lorsque le bateau rentrera ce soir.

Les sacs sont à bord, cap sur le CECAD et les requins baleines. 4h30 de navigation où tout un monde défile doucement. Un peu plus loin, perché dans la brume, on devine Arta où il se vend les pires cacahuètes du monde, enroulées dans des pages de cahiers d’histoire-géo. De l’autre bord, le blanc des maisons de Tadjourah est un phare en plein jour. Le calme n’est rompu que par les éclats de rire de mes filles qui se plaisent à regarder les dauphins jouer le long du bateau.

Se rappelleront-elles ce moment de bonheur quand il fera froid et gris, quand elles auront grandi et que l’agitation du monde aura recouvert la douceur d’une journée magnifique en famille ? Ma main dans celle de Juliette, je suis heureux et aimerais tant que cet instant ne se termine jamais.

... de nuit :
La main du capitaine tambourine sur l’accoudoir. Bien calé dans son siège usé, il jongle avec adresse entre la barre, une botte de khat fraîche et une vieille bouteille de cola vidée et remplie mille fois. Le boutre file dans la nuit dans un vrombissement assourdissant et une odeur âcre d’échappement. Il glisse sur l’onde noire au rythme des gémissements d’un moteur fatigué par le carburant mal raffiné de la corne de l’Afrique.
Quelques milles plus loin, nous jetons l’ancre. Le moteur lance un léger toussotement et un dernier nuage de fumée sombre, puis se tait.
Le silence retrouvé surprend. Comme l’œil à l’ouverture des volets un matin d’été, l’oreille s’accommode progressivement. A chaque seconde, un bruit nouveau se fait entendre : d’abord les plus forts, enfin les plus faibles. Et l’atmosphère autour de nous s’épaissit. La nature se rapproche du boutre et fait craquer le vieux bois de la coque. Seuls quelques cliquetis métalliques viennent gêner l’écho que fait le clapotis de l’eau aux rayons faibles du dernier quartier de lune : les plongeurs s’équipent. Doucement, sans un bruit, chacun se glisse dans sa combinaison en néoprène. Très vite, nous ne distinguons plus que nos têtes et nos mains, qui enfilent bientôt des masques et ajustent les bouteilles.
La nuit est tout juste rafraîchie par le souffle léger qui descend des montagnes du nord. Après une dernière inspiration et avoir allumé nos lampes, nous sautons dans une mer noire et invisible. Pour le capitaine perché sur l’aileron, le Ghoubbet avale les plongeurs et les rais de lumière qui les retiennent au monde des vivants. Il reprend quelques feuilles de khat et une gorgée de cola : la nuit est douce et les étoiles scintillent.
Sous l’eau, le monde s’éclaire dans le halo de la torche. L’eau semble plus dense et nous enveloppe dans une couverture sourde de mystère : une gelée compacte dans laquelle l’appréhension rend chaque geste moins sûr et chaque coup de palme plus dur. La vue s’accroche aux couleurs de la faune et de la flore qui vivent lorsque le soleil et les hommes rêvent. Dans le tombant, on devine de grandes silhouettes dérangées dans leur chasse et je redoute que l’une d’entre elles viennent tester le goût du néoprène. Mon imagination me joue-t-elle des tours ?
Sortis de leurs abris de coraux de feu, les oursins font danser leur estomac, une étoile de mer joue les héros dressée sur une coquille vide, un poisson clown sort un œil de son rideau d’anémone pour identifier les fauteurs de troubles. La magie de ce tableau tranche avec l’infini obscur côté pleine mer, où seul le plancton fluorescent donne un peu de mouvement à cette masse lugubre et inerte. Le temps et l’espace sont suspendus dans l’eau chaude et visqueuse. La fine lumière blanche de la lampe lui rend un peu de souplesse et de vie.
La remontée vers la surface est un déchirement, une renaissance où on laisse pour toujours une tranche du monde insondable, aussi terrifiant que magnifique. On redécouvre les étoiles et le dessin irrégulier gris-sombre des montagnes à l’horizon.
Plus tard, une carangue aux épices cuite au feu de bois sur la plage avant invitera les plongeurs et l’équipage à conter l’aventure, les yeux encore enivrés de couleurs et les papilles éblouis par le parfum corsé de la chair du poisson.

Le sourire édenté et chaleureux du capitaine nous tirera de nos palabres : il faudra faire demi-tour et retourner parmi nos semblables. A la fois ailleurs et nulle part, cette nuit est celle où j’ai croqué le monde.
Jémisson B.

Coin du feu

Mon père souffle toujours deux fois quand il se relève après avoir calé avec soin son chevalet. Un peu plus à gauche, non, un peu plus à droite ! Voilà, comme ça… et un peu plus bas… Tout est presque prêt. Il ne manque plus qu’une grosse bûche pour régaler le feu. Au milieu du salon, une toile va naître.

Confortablement installé dans le canapé, je regarde mon père préparer sa palette. « C’est le moment le plus important », m’a-t-il dit un jour. « Celui où le peintre retient son souffle. Son cœur ne bat jamais aussi vite que lorsque le temps du premier geste se rapproche. »

Mon père sait dire dès le premier coup de pinceau si son tableau sera réussi. Moi, je crois que c’est dans le dernier trait qu’il se révèle. J’aime ces moments où, dans la pénombre, derrière son épaule, je le vois ouvrir son âme et laisser jouer sa main. Nous redessinons le monde ensemble, sans un mot, sans un bruit.

Dans la cheminée, les branches de pin craquent sous le poids d’un feu mordant et nerveux. Les flammes grignotent petit à petit le bois sec et nous enrobe d’une lumière chaleureuse et apaisante, comme un puits d’où jaillit une quiétude providentielle. Les ombres s’étirent et se déforment sur les murs du salon, comme elles se figent par le coup de main de mon père : en un instant comme guidé par une force invisible, un cou de génie qui ne dure qu’une fraction de seconde !

Le pinceau dans sur la palette avant de s’écraser sur la toile. Le mouvement est fixé, la lumière capturée.

Dans son dos, je sais que nous ne communiquons jamais plus qu’en ces instants. Sans une parole, sans un geste, mon père me prend par la main et m’emmène en aventure. Pour rien au monde je ne voudrais que cette soirée se termine. Il sait que je suis là, que mon âme le sert dans ses bras comme mes bras serrent le vieux coussin en velours. Cela me suffit.

Un texte écrit en regard du tableau
"Coin du feu", de Thomas Couture,
à voir au musée d'art de Senlis
Au pied de l’âtre, les chats ne bougent plus et ronronnent de concert. Ils seraient étonnés de constater l’ombre des tigres derrière eux. Les yeux pleins de sommeil, ils bâillent chacun à leur tour, léchés par la chaleur puissante des braises, juste dérangés par la clarté du feu. Sur la cheminée, les bibelots amassés tout au long d’une vie disparaissent comme autant de petits plaisirs futiles et sans intérêt.


Ce moment avec mon père disparaîtra-t-il lui aussi comme la bûche ne laissera que des cendres demain matin ? Ou garderai-je sculpté dans mes yeux cette silhouette sombre aux mains bariolées, qui partage généreusement avec le monde une soirée d’hiver passée au coin du feu et donne à son fils la passion des choses simples de la vie ?
Jémisson B.

dimanche 21 mai 2017

Sortie en mer


Sortie en mer pour découvrir le Tréport et sa rade. En fin d’après-midi de juin, les quelques personnes envahissent le quai et s’installent à l’arrière de de cette belle péniche en  bois. Le moteur se met en marche. Mon cœur bat la chamade. C’est une aventure et presque un baptême. Le départ est imminent. Quelques coups de sirène et hop le bateau glisse sur l’eau.  De la fumée noire sort de la cheminée et l’odeur envahit nos narines. Mais tout est vite oublié. Le bateau glisse lentement et le capitaine commente joyeusement cette belle ville. Nous quittons le port, les maisons et les hôtels particuliers. Nous semblons glisser sur la mer. Décor de carte postale. Tout est pastel.  C’est reposant. Le bleu du ciel, le vert des prairies. Cela apaise et nous nous retrouvons au milieu de lamer avec le cri des mouettes. Le roulement des vagues, l’écume blanche qui laisse une trace dans la mer de notre passage, le coucher du soleil qui offre une palette de  multiples couleurs. Le ciel se pare de rouge feu, de mauve, d’or entremêlé de jaune et se confond avec l’horizon. Cette mer qui est devenue grisâtre mais toujours  calme. Quelle magie.  Puis soudain des cris. Suspens !!! Que se passe-t-il ? Un bébé phoque remonte à la surface et pleure sa mère qu’il a perdue. Des cris de plus en plus rapprochés.  Il risque de périr sans elle. C’est un appel au secours.  Nous sommes témoin de cette tragédie : que faire ? Chacun de nous est en attente et dans l’angoisse d’une fin tragique. Les pleurs dans la nuit retentissent.  Comme par miracle, la maman phoque a retrouvé son petit. Et instantanément, nous applaudissons joyeusement de cet  heureux dénouement. Des photos sont prises pour l’admiration de ce paysage, qui dans le noir offre un autre éclat, un autre horizon. Les étoiles, les lumières au loin, le silence et cette légère brise qui fouette nos visages. La nature semble dans l’obscurité ensommeillée mais vivante.  Le silence toujours et à peine le bruit du moteur mais déjà, hélas, il faut revenir lorsque brusquement le capitaine nous annonce l’impossibilité de rentrer pour panne de carburant.
Christine Burgaud

lundi 10 avril 2017

Aux enfants assistés - l'abandon

Plus Adèle avance dans la pièce, plus son petit coeur bat fort...
Qui est cette femme tenant sa main bien serrée ?
Où l'emmène-t-on ?

Et ce monsieur à lunettes, derrière son grand bureau, qui regarde sa mère...
Cette mère qu'elle connait à peine, sa mère qui pleure un mouchoir dans la main...
Tout est si sombre autour d'elle, il fait si froid malgré ce châle enveloppant et douillet mis par sa nourrice ce matin.

L'atmosphère est pesante dans cette pièce sinistre, la tristesse de la mère, le désarroi de la petite  sont palpables.
Irène se tient droite devant le directeur.
Son regard douloureux brouillé de larmes ne peut se détacher de l'enfançon.
Aux enfants assistés - l'abandon. Edouard Gelhay, 1886
Musée d'art et d'archéologie, Senlis
Mon dieu, comme elle n'aurait pas voulu en arriver là...
Cette enfant, sa chair, son sang.

Elle hait les diktats hypocrites de cette société bourgeoise dans laquelle elle vit.
Cette belle famille hostile, "mésalliance" ont-ils dit haut et fort.
Malheureuse Irène, rebelle, insoumise, infidèle, cherchant la chaleur, la considération, le bonheur ailleurs.
Fautive Irène ? Pas eu vraiment le choix.

Adèle, sa fille élevée par une nourrice, caché l'enfant adultérin dans une aile du château familial.
Personne ne devait savoir - honte sur cette lignée de notables.

Le conseil de famille a tranché.
Verdict impitoyable : Irène ne sera pas répudiée, à condition qu'elle signe un pacte d'honneur : elle doit se séparer de sa fille pour toujours, abandonner l'enfant, la confier à l'orphelinat.
Le directeur vient de lui lire l'acte d'abandon, la regarde intensément,
lui tend un porte-plume...

NON NON Irène NON : ne signe pas !..
Mathurine 

dimanche 9 avril 2017

1947

Le soleil darde intensément, sur la grande place rouge de poussière en ce début d’après midi…

Hommes, femmes et enfants déambulent lentement en une foule dense, parmi les marchands de toutes sortes, en ce souk casablancais riche de couleurs et senteurs. Un tambourin au rythme  assourdi donne l’accord au pipeau dans un brouhaha discret encore un peu étouffé.

Des cercles de badauds se forment autour des animations. Les sons plus hardis, plus éloquents des musiciens – les rythmes deviennent plus frénétiques, entraînent les gestes du charmeur de serpents qui excite ses reptiles, et attisent de petits cris d’orfraies chez les spectatrices.

Les derniers arrivés jouent des coudes, allongent le cou, se dressent sur la pointe de leurs babouches, pour glisser un regard entre les djellabas poussiéreuses. Le marchand d’eau agite sa clochette se frayant un espace favorable à sa vente…

Assis à même la poussière, les amoureux d’histoires fantastiques attendent patiemment, devant le tabouret encore vide, l’arrivée du conteur. Ils connaissent ce théâtre sans décors, sans accessoires. Théâtre réduit pour le moment à un tabouret en bois qui impose patience et silence. Ils attendent. Bientôt il sera là, celui, qui, pendant plus d’une heure, saura les envoûter. Il les fera voyager vers des palais, des villes fortifiées. Ils vivront des combats, des chevauchées héroïques. Ils partageront les réjouissances de grands seigneurs et de belles princesses vêtues de damas cramoisi et de fils d’or , leurs banquets somptueux., oubliant pour un temps la grisaille du quotidien, leur fatigue, leurs soucis, saoulés de mots et d’images, les yeux pleins de rêves.

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Que fais-tu, fillette, dans cette cohue étouffante de chaleur et de poussière ?

Tu passerais presque inaperçue si la curiosité vivace de tes regards n’attirait l’attention des vendeurs et des acteurs qui t’apostrophent. Le porteur d’eau en te bousculant te libère du sourire aimanté du charmeur de serpents qui te fascine et t’effraie à la fois.

Te voilà devant le marchand de douceurs. Mais tu n’as pas d’argent ! Sont-ce tes beaux yeux noirs ou ton épaisse chevelure de boucles brunes qui descendent sur tes épaules – ou simplement l’attendrissement que l‘on accorde à un enfant qui émeut le vendeur ? Il t’offre un petit gâteau au miel bien tentant mais tu n’oses avancer la main.

Te voilà debout, parmi les badauds assis en cercle autour du tabouret encore vide. Tu cherches timidement une petite place devant. Tu évites les regards trop intimidants. La fumée qui s’échappe de quelques pipes de Kif te fait tousser… On te remarque !

Enfin tu es assise par terre en tailleur. Tu recouvres pudiquement tes genoux avec ta jupe. Vite, vite que viennent ces histoires, celles qui te font rêver ou nourrissent des peurs le soir dans ton lit, celles déjà entendues avec ta grand-mère !
Tu frissonnes, coquine, à l’évocation de ton aïeule… Si elle te savait seule en ce lieu ? Quelle raclée tu recevrais ! Tu te rassures : elle fait la sieste, ce moment  est sacré. C’est le temps où tu te permets bien des interdits !

Ah ! le voilà ! Il s’assied sur le tabouret avec des gestes lents, indifférent semble-t-il à l’enthousiasme des spectateurs qui l’accueillent ! Tu as soif. Mais comme tu n’as pas d’argent, tu avales ta salive… L’assistance fait silence. Le conteur se recueille, prend son temps. L’assistance  est suspendue à ses lèvres, elle attend… Soudain dans ce calme un bruit de calèche résonne non loin de là. Ton cœur s’agite, s’échauffe : et si grand-mère s’était réveillée ?

Maïté

jeudi 23 mars 2017

Save the date !

Samedi 24 juin après-midi, les participants aux ateliers d'écriture de la bibliothèque donneront lecture d'un des textes qu'ils auront écrits cette année. L'occasion de se rencontrer, d'entendre, d'en savoir plus. Entrée libre.

mardi 21 mars 2017

L'absente

C’est une photo comme hors du temps. Elle dépasse d’un livre dans la bibliothèque. L’y avais-tu laissée par inadvertance ? Volonté de me blesser ?

N’empêche : quelqu’un d’autre la regarderait, il ne saurait dire qui tu es. Tes vêtements sans âge, ton allure neutre, même le paysage qui t’entoure semble vouloir se cacher. Un bord de mer, le clapotis des vagues, une mouette qui ne te craint pas. Toute proche et qui s’éloigne pourtant. Comme toi qui es loin déjà, tournant le dos à notre vie. Tu le sais sans doute. Moi pas encore.

Je reconnais la patte de Paul qui aimait tant ces clichés d’instants volés. Parfois les dimanches, on les mélangeait sur la table basse devant la cheminée. Nos verres y marquant des auréoles. Tu pointais une des photos au hasard. Lui prenait l’air mystérieux. Et moi, je devais deviner où vous étiez, quel âge vous aviez… Déjà moi, toujours moi à la question ! Et je craignais de me tromper, de voir tes yeux foncés se froncer.

Si j’avais dû vous répondre pour celle-ci, je me serais raccroché à la valise que tu tiens négligemment, à la douce lumière qui fait briller tes cheveux auburn et à la brise qui les soulève. C’est sûrement le printemps, des vacances à Pâques ? Ta valise est légère, le ciel clair.

Mais aujourd’hui tout me taraude ! Que regardes-tu ? A qui penses-tu ? A quoi ? Aux voyages que nous avions faits ? A ceux que nous nous étions promis de faire, avant d’y renoncer ? Ou bien ton esprit vogue-t-il vers cet ailleurs où je n’aurai pas ma place ?

N’empêche quelqu’un d’autre te regarderait, il ne remarquerait pas que tes mains sont crispées comme quand tu as froid ; que tout ton corps dit que tu hésites encore, quand tes pieds eux, ainsi positionnés, montrent que tu t’es arrêtée pour réfléchir. Moi je le sais. Et même je devine que tu t’apprêtes à te tourner vers Paul, à hausser les épaules, à lui jeter : «  Vite, vite ! Le bateau (ou l’avion), le taxi (ou le car), n’attendra pas ! Allons-y ! » Il aura alors rangé son appareil, t’aura aidée à porter ta valise. A sortir de ma vie.

C’est une banale photo hors du temps qui me fout le cafard. Soudain je hais les plages. J’aimerais tant te haïr toi. J’ai juste envie de chialer ! Oui, même banale, une photo te balance à la gueule l’instant qui n’est plus, ne sera jamais plus, le possible disparu. Elle te ravage la mémoire avec la vision d’un amour perdu.

Je remets la photo dans le livre. Je la replace bien droite pour qu’elle ne dépasse plus. Je tourne le dos à la bibliothèque. Comme toi sur cette plage.

Inès-Marie Ambre

samedi 18 mars 2017

Les visages et les corps, reconstitution

Une  jolie chevelure rousse qui accroche l'oeil.
Une épaule qui nous parle d'elle.
Un simple drap virevoltant la recouvre, pour nous donner l'illusion d'une photo instantanée, un jour de grand vent.
Elle donne l'impression de s'envoler.
La belle coiffure, en partie défaite, laisse échapper de longues mèches.
Le vent, de ses grosses mains invisibles, la soulève.
Elle nous tournait le dos et maintenant, sur la pointe des pieds, elle essaye de s'accrocher à notre regard...

Mais l'Artiste n'aime pas les « face à face », les « yeux dans les yeux ». Il a peur du regard des femmes. Ces regards qui lisent des choses que vous ne voulez pas partager.
Mais il les aime, ces femmes ! Ou plutôt leurs corps, leurs chevelures...
Il enlève les petites imperfections de la peau, les petits défauts, les petites anomalies. Il les rend lisses comme des poupées parfaites.
Il embellit ces femmes de belles coiffures sophistiquées, ornées de bijoux ou de fleurs, avec toujours le souci de mettre en valeur quelques mèches sous forme de volutes.
Il montre les possibilités ou les impossibilités des cambrures anatomiques de la femme.
Il aime donner l'illusion de la légèreté et de la douceur, par des courbures impossibles du corps.
Il montre assez de chair pour ne pas être indécent mais il l'est. Dans son obsession, dans la maîtrise de son sujet.

Son modèle, en équilibre sur la pointe des pieds, se tient d'une main contre le mur du fond.
Ses membres, raidis par le froid, douloureux par les heures de poses interminables.
Elle ne connaissait pas d'artiste aussi exigeant, à la limite de la torture - mais il paye bien...
Sa beauté la fait connaître dans le « Tout-Paris » de la nuit et des plaisirs.

Elle était choyée par ses admirateurs mais lui l'a découverte !
Sa beauté l'a envoûté et il ne voulait qu'elle !

Pour l'immortaliser, il l'a peinte. Jusqu'à la fin de sa vie.
Cathy Jaspart

mercredi 18 janvier 2017

Fin du cycle "quelque part" (avoir lieu)

Nous arrivons au terme de notre cycle de quatre ateliers d'écriture consacrés à écrire notre rapport au lieu, à l'ici, au(x) monde(s)... Merci aux participants pour les textes forts et singuliers qu'ils ont écrits - et dont certains sont retranscrits ci-dessous, dans les articles précédents du blog.

Ce parcours nous fut aussi l'occasion d'être accompagnés par quelques compagnons de route, de Julien Gracq à Italo Calvino en passant par Louis-René des Forêts et Jack Kerouac, de Leslie Kaplan à Guillaume Appolinaire en passant par J.M.G Le Clézio et R.M Rilke...

Rendez-vous à partir de février pour le second cycle d'ateliers de l'année, intitulé "quelqu'un", et consacré à écrire l'être et l'autre...

dimanche 1 janvier 2017

Dates début 2017

Les prochains ateliers auront lieu les samedis : 14 janvier, 4 février, 18 mars.
Inscriptions à la bibliothèque de Senlis au 03 44 32 04 04.

samedi 17 décembre 2016

Travel / Travelling

LE TRANSPORT

Il fait froid, le soleil va pointer son nez et tout est en sommeil.
« Ah! enfin, le voilà! »
Je monte les trois marches, je me dirige tout au fond, loin de la porte, loin du froid du dehors.

Le moteur gronde pour redémarrer.
Il y a toujours de l'animation au fond : les anciens jouent à la belote sur une tablette posée sur les accoudoirs. Ils sont toujours en forme, ceux-là ! « Atout cœur ! T'es sûr ? Ton partenaire a intérêt à avoir du jeu ! Tu plaisantes ? Avec ce que j'ai dans les mains, je vais te mettre capot ! »... Et ainsi de suite,  jusque l'arrivée.
Moi, j'ai pas envie de les écouter, ce matin. Je m'enfonce dans le siège, emmitouflée dans ma veste. Laissant mon regard dehors et mon cerveau dans mon lit.
D’ailleurs, certains passagers se sont endormis, la tête contre la fenêtre. Ils ne savent pas comment s'installer, vu le nombre d’arrêts. Les freins grincent pour chacun. On s’arrête tous les trente mètres. A croire que ce vieux bus va rendre l’âme à chaque fois...

Mais les « bonjours » et les rugissements vont bientôt se terminer. On sort de la ville. Le dernier rond-point.
Et là, enfin, le moteur vibre d'envie de vitesse et je respire de soulagement : « Il n'est pas tombé en panne ! »

Le doux ronronnement berce les dormeurs.
Là se suivent les petits bouts de forêts et les champs labourés. La route est droite. Elle n'est pas ponctuée de carrefours. Un grand fossé de chaque coté. Impossible de faire demi-tour ou de s'arreter.
J’essaie de voir un biche et ses faons. C'est l'époque de la chasse...
Devant, le chauffeur baisse un peu le store. Il est aveuglé par le soleil qui se lève. La brume s'épaissit au dessus d'un champ.

« Capot ! Alors qui avait raison ? » s'écrit un joueur. Un des passagers, à coté, leur dit de parler moins fort.
Un faucon pèlerin, posé sur un poteau, nous suit du regard, impassible. Une maison isolée semble vide. Le chauffeur ralentit et tourne pour entrer dans le village. 
Les joueurs se calment un peu. Les dormeurs commencent à bouger. Je remets ma cravate en place.
J’espère qu'il n'y a pas de voiture en face. Ce pont est si petit. Va-t-on passer dessous sans accro ? Le chauffeur accélère pour monter la petite côte après le pont...

« Ouf, on est passé » me dis-je, en prière ! Le chauffeur ralentit pour passer les petits ralentisseurs devant l'école du village. On est presque arrivé. Plus personne ne dort. Chacun sort son badge. Dans un dernier effort, le bus se présente devant la barrière de la base.
On est arrivé.

TRAVELLING
Les spectateurs se redressent ensemble.
Un bruit de galop se fait entendre.
Le script lit le scénario, impassible.

Soudain, des hommes se mettent à crier et leurs chevaux à hennir.
Un nuage de poussière traverse les rangs de spectateurs.

Le script cache le scénario dans sa veste.
Madame, avec son grand chapeau de star, s'enfuit en toussant, jurant de ne plus assister aux scènes qui ne la concernent pas.
Et ce cher réalisateur... Debout aux pieds de sa chaise, il applaudit à la vision de cette scène : « C'est grandiose! Magnifique ! Je crois qu'on tient le jackpot ! C'est la scène du siècle ! »

« Mouais... Dans son enthousiasme, il oublie qu'il est plein de poussière ! Que le matériel est fichu ! Il va me falloir nettoyer tout ça pendant des heures ! » grogne le cameraman. « Et ces chevaux, frustrés de ne pas avoir galopé plus longtemps, piétinent nerveusement le sol ! On ne voit plus rien ! Quelle idée de filmer ici !.. » 

vous voyez une scène de galop,
je vois une scène de poussières

vous voyez une scène d'action,
je vois une scène comique

vous voyez ce qui se passe devant la caméra,
je vois ce qui se passe derrière.
Cathy Jaspart

samedi 3 décembre 2016

Thanatologie

Un parfum végétal me sort de mon sommeil, j’ouvre les yeux. Une haute porte en ogive est ouverte et permet à la lumière d’entrer dans la pièce où je me trouve. Rien n’accroche mon regard ici, les murs sont indiscernables, le sol en terre humide et un clapotis occupe l’espace sonore. Une envie irrépressible m’oblige à me lever et à sortir. Devant cette grande porte en bois démarre un couloir d’eau sombre. Le son cristallin des vaguelettes d’eau vient de là et résonne dans une vaste grotte. Je m’immerge naturellement et descends une pente douce et puis je n’ai plus pied. Je me sens bien dans cette eau un peu fraîche. Un puits de lumière permet à une maigre végétation de survivre près des berges. Une impression étrange et furtive retient mon attention  : ce plafond en galets luisants défie les lois de la physique. Ces pierres couvertes d’eau sont en apesanteur ? Mais l’insouciance me gagne, j’oublie. Irrémédiablement je nage vers l’autre bout de la salle. Le couloir se prolonge dans un tunnel, je nage. Rien ne peut être plus important. Je nage… je nage toujours… apaisé, insouciant… léger, je suis l’eau qui chemine dans ce tunnel…
Hélène Marchand-Cury

dimanche 27 novembre 2016

Moment suspendu

Atelier de novembre : «Un lieu en plan fixe - le temps suspendu». Texte faisant suite à celui du  «trajet sur un chemin, même espace à deux moments différents»  (atelier d’octobre). Ce trajet se déroulait dans un jardin et s’achevait par ces mots :

Car c’est dans la maison que tu m’attends.

En face de moi, la porte verte, peinture écaillée. Devant moi, le heurtoir : une main en bronze prête à cogner le bois. Claquement. Pas encore, pas maintenant. Sur ma nuque le soleil cogne. Sous mes pieds les marches brûlent. Bruissement des feuilles.

Cette porte est le dernier rempart entre nous.

J’avance ma main vers celle en bronze. Temps suspendu. Stoppe mon geste. A gauche, la fenêtre. Toile d’araignée. Soupir. A droite, la façade blanche. Un lézard surgit, se fend un chemin. Grains de crépi sous ses pattes ventouses. Il s’arrête, tourne la tête. Repart. Je l’envie !

Moi, c’est vers toi que je me dois d’aller.

Un souffle chaud. Un oiseau chante. Devant moi, la porte, le heurtoir. Derrière la porte, toi. Mon pied descend une marche. A reculons. Ma main avance. A reculons. Mon cœur bat. Claquement de sentiments. La main retombe. Claquement de bronze et de bois. Moment suspendu. Tu ouvres la porte. Derrière il y a toi.

Inès-Marie Ambre

dimanche 16 octobre 2016

haïkus et tankas

15 octobre, rencontre avec un groupe autour du haïku et du tanka...

Pomme d'api, lino
le lait chaud embaume la classe
en soixante-dix

Hélène Marchand-Cury

lundi 11 juillet 2016

2016/17

En 2016/17, deux ateliers d'écriture seront proposés, un samedi par mois, à la bibliothèque municipale de Senlis.

Dates pour le premier semestre : 15 octobre, 26 novembre, 10 décembre, 14 janvier.

Les participants ont le choix entre :
- l'atelier du matin (10h-12h30) est destiné aux personnes qui aimeraient écrire mais n'osent pas, ou pour celles qui veulent, de temps en temps, une séance de "training" : atelier découverte, mise en confiance, jeux d'écriture, comment se donner à soi-même des pistes pour démarrer...
- l'atelier de l'après-midi (14h30-17h) est davantage destiné aux personnes ayant déjà une pratique des ateliers d'écriture ; elle peuvent souhaiter écrire un texte plus long, plus abouti (nouvelle, pièce de théâtre, début de roman, ode...) - ou simplement creuser différentes écritures possibles, mais toujours sur un même thème (qui sera proposé jusqu'en janvier 2017) : "quelque part". Cet atelier de création littéraire se fera sous l'égide d'un certain nombre d'écrivains s'étant engagés sur les thématiques du voyage, du déplacement, du rapport au lieu...

Une rencontre inaugurale, pour celles et ceux qui souhaiteraient de plus amples informations ou commencer à s'essayer à l'écriture sur un temps court, est prévue, à la bibliothèque, le samedi 24 septembre à 14h30.